Cher P.
Il y a 8 mois, le 14 Juillet 2012, on était au beau milieu de la Grèce, en Ευρυτανια. On avait dormi à Μικρο Χωριο mini bled pittoresque où les gens ne parlent que le grec (avec un gigantesque platane sur la place du village et de l'eau de source à laquelle la taverne et les ainés du coin remplisent leurs carafes, et qui rafraichit les pastèques), un peu au dessus de Μεγαλο Χωριο (z'ont de l'inventivité dans le coin pour leurs noms de villages). Toute la région est magnifique. Des forêts gigantesques d'Ελατο (de sapins (Abies cephalonica)), des montagnes, des rivières avec des lits alluviaux immenses, etc. etc. Cela doit être pas mal pour randonner (ou aller à la recherche d'arbres gigantesques).
Toujours est-il que ce funeste matin là, on est partis de bonne heure en direction de Καρπενησι, la grande ville du coin, pour ensuite prendre la route qui part en direction du nord, pour se retrouver sur la rive gauche du grand fleuve qui est de l'autre côté de la montagne à l'ouest de Karpenisi (si vous regardez sur une carte vous verrez très bien de quoi je parle). Tu étais à la recherche d'une plante, dans les alentours. De ce fait, nous sommes sortis (une fois n'est pas coutume) des sentiers battus pour prendre une route terreuse (je précise bien terreuse et pas caillouteuse). Les routes en Grèce étant souvent terreuses dès qu'on sort des routes principales. On s'est engagés sur cette route après Στενωμα. C'est la route qui continue à longer la rivière, au N-W de Sténoma. Elle fait quelques zigzags puis une fourche. La fourche de droite remonte vers le nord pour ensuite traverser la grande rivière. Nous avons pris la route de gauche. Celle qui suit les méandres de la rivière, en direction du sud, en restant sur le flanc gauche. Peu de temps après la bifurcation, la route croise une rivière qui conflue vers la rivière principale. La piste travers le lit graveleux du confluant. La piste terreuse se transforme en lit de rivière fait uniquement de cailloux aplanis un tant soit peu par le passage de véhicules. Oui cher P. C'est là, où en écoutant Simon and Garfunk et par 40°C à l'ombre que tu as roulé trop vite. Tu roulais souvent trop vite d'ailleurs, à mon goût. Surtout dans les virages où tu freinais au dernier instant et sur les routes non goudronnées. C'est là où à l'apogée de la chanson la voiture a fait un bond et a tapé violemment un gigantesque caillou plat et l'a entrainé dans son sillage. J'entends encore le bruit résonner dans mes oreilles, et l'injure que tu as poussée. Oui cher P. Si tu étais allé plus lentement on n'aurait pas rebondi avec autant de force. Si tu étais allé plus lentement, tu aurais vu le gros caillou qui dépassait parmi ses confrères. Tu as regardé sous le capot, coupé le moteur et juré encore plus fort et plus longuement. J'ai eu peur. Effrayée par le bruit gigantesque du caillou percutant la tôle de la voiture et se faisant emporter avec la tonne de la machine. J'ai compris à ce moment l'expression "avoir la chiasse". Parce que mes intestins se sont tordus un bref instant (en passant, j'ai ressenti seulement 3x ce sentiment, dont 2x en ta présence) et j'avais le coeur qui battait à 200 coups/min. Tu as juré encore plus en voyant la tache d'huile noire qui recouvrait délicatement, mais à une vitesse effrénée les cailloux blancs de la route. Oui cher P. tu avais perforé le réservoir d'huile. Un gros trou béant qui a vidé en peu de temps toute l'huile et qui nous a empêché de redémarrer la voiture. Nous étions loin de la route principale. Loin de tout, et pourtant si proches. De l'autre côté de la rivière nous pouvions entendre le bruit de machines. Il y avait une gravière. Mais la plaine alluviale s'étendait sur une bonne distance à ce niveau là de la rivière et la rivière était rapide et profonde.
Tu as dit "on fait quoi maintenant?". Je ne savais pas. Mais j'ai improvisé. Je t'ai dit de laisser rouler la voiture en roule libre sur la pente le plus loin possible. Parce que cela nous ferait avancer un peu, au moins. Heureusement nous avions une carte assez détaillée de cette partie de la Grèce. Parce que comme ça nous avons pu définir dans quelle direction était la route principale la plus proche. Elle était tout de même bien loin cette route avec le pont qui enjambait la rivière. Loin en aval. Et il n'y avait pas de village tout près. Sur la rive droite il y avait certes, bien après le pont, et en amont, un minuscule bled nommé Παρκιο.
Tu as fait rouler la voiture en roule libre et j'ai suivi à pied. Ravalant ma panique. On a sorti nos affaires les plus essentielles de la voiture, j'ai pris le peu de nourriture qui nous restait (parce que c'était déjà le début de l'après-midi et qu'on n'avait pas encore mangé), toute l'eau restante et un chapeau, de la crème solaire et mon sac et nous avons marché. On a laissé la voiture au milieu de la caillasse. Sous le soleil tapant. Tu ne voulais pas manger. Moi j'ai mangé un concombre et une nectarine en marchant. Cela m'a fait du bien. Il faisait tellement chaud que l'air qu'on respirait était plus chaude que mon corps. C'était un des jours les plus chauds en Grèce cet été là. J'étais trempée au bout de trois minutes. Là, sur les cailloux de la rivière, peut-être qu'il faisait encore plus que 40°C. Nous avons marché, une bonne partie de la route était à découvert. Au soleil. Tu ne disais rien. Je ne sais pas à quoi tu pensais. Après un moment nous avons appelé l'agence de location. J'ai appelé. Moi qui ai peur de téléphoner aux gens, j'ai appelé un type inconnu dans une langue qui n'est pas ma langue maternelle pour lui dire qu'on avait cassé sa voiture neuve et qu'on était paumés au milieu de nulle part. Il n'a pas compris où nous étions. Parce qu'en Grèce pour se situer, il faut donner le nom de la grande ville la plus proche, et pas du prochain micro bled. Il m'a dit de le rappeler lorsqu'on trouverait quelqu'un du coin qui pouvait lui dire en grec où nous étions précisément. Il a bien râlé lorsque je lui ai dit qu'on avait cassé le réservoir d'huile sur sa voiture neuve. J'entends encore sa voix. Et nous avons continué à marché. On a passé un bosquet d'arbres où il y avait une fleur spéciale qui poussait dedans. Aujourd'hui je ne me souviens plus de ce que c'était. Mais je l'ai remarquée et elle m'a aidé à retrouver le chemin au retour, lorsqu'on devait indiquer au garagiste par où passer. Parce que toi, tu n'es absolument pas visuel. On a marché un moment. J'ai gardé ma panique sous contrôle. On n'était pas au milieu de nulle part, on avait eu un contact téléphonique, il nous suffisait de continuer à marcher, peut-être quelques heures, mais on parviendrait à la grande route où l'on arrêterait la première voiture qui passerait (s'il en passait)... Je me souviens d'avoir prié que quelqu'un vienne sur notre piste désertée. Que quelqu'un soit assez fou pour y passer. On a traversé le ruisseau d'un confluant. L'eau était fraiche et douce. On a continué. Tout droit, sous le soleil. J'avais une protection contre le soleil. Toi tu t'enfichais royalement. Tu étais à torse nu et tu cramais. On a continué et la plaine alluviale à notre droite s'est encore élargie. On a du marcher environ une heure et on n'avait même pas fait le tiers du chemin. J'avais ce sentiment de "je vais y arriver, on va se sortir de ce pétrin" dans le ventre. A environ la même distance que la distance entre où on a laissé la voiture et le ruisseau confluant, dans le sens en aval du ruisseau, la piste s'infléchit un peu en direction de l'ouest. un petit mini coude dans la route. Il y avait de l'ombre, et c'est là qu'on a entendu un bruit derrière nous...
La suite un autre jour.
Je vous laisse avec une photo prise depuis avant l'accident, en surplombant la rivière.

Oh, j'avais raté ce post.
RépondreSupprimerQuelle aventure !! Tu me l'avais déjà racontée par mail / lettre, mais pas avec autant de détails. Le paysage est magnifique, mais quelle angoisse de se retrouver bloqué là !
ouaip :D mais ce n'est pas encore fini! Après il y aura la partie "montée du col et épingles à cheveux avec le camion de dépannage et la voiture attachée derrière son dos"
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