Ce matin, j'ai pris le train, pour me rendre à mon pénultième examen universitaire (de ma vie?).
Comme tous les matins à cette heure là, les trains sont bien emplis, de pendulaires, hommes et femmes d'affaires pour la plupart. Cadres, PDG, banquiers et co. Mis sur leur 31. Prets à attaquer une semaine enfermée dans un bureau urbain.
Le matin, les trains sont très calmes. Il y a quelques conversations éparses, quelques coups de fils. Pas d'éclats de rire. Pas d'éclats de voix. Pas de débordement. Cela doit être une convention informelle entre la majorité des voyageurs.
Il y a les gens qui dorment (comme moi en général). Ceux qui lisent des feuilles. Ou regardent leurs emails. Ceux qui travaillent. Ceux qui écoutent de la musique. Ceux qui petit-déjeunent. Ceux qui parlent au téléphone.
Cette histoire concerne une conversation téléphonique et de l'intolérance notable.
Ce matin, je me suis faite agressée verbalement parce que j'ai "osé" prendre parti pour ma voisine de siège. Moui.
Je m'explique.
En face de moi, deux hommes. A côté de moi, une femme, gribouillant des notes sur un petit calepin, en espagnol (oui, j'avoue, j'avoue j'ai regardé si je pouvais lire ce qu'elle écrivait).
Un des hommes était habillé en homme d'affaire zen (i.e. habits en lin, crâne rasé comme un buddha). Dès le départ du train, il sort des boules quies, les insère dans ses oreilles, ferme les yeux, se met bien droit contre son dossier et joint l'index et le pouce en position de méditation.
Je me suis dite à ce moment là, "tiens, voilà quelque chose d'intéressant. S'il fait cela tous les matins, il doit bien commencer ses journées de manière zen et détendue".
Je me plonge dans des révisions de dernière minute.
Quelques km plus tard le téléphone de ma voisine sonne. Discrètement. Je lève la tête. Pas de réaction de la part de Monsieur affaires-zen. Ma voisine a un peu de peine à mettre la main sur son téléphone et il sonne plusieurs fois.
J'ai pensé "ça va surement le déranger dans sa méditation" et 2 secondes après "oh, et puis, s'il décide de méditer dans le train, il doit surement arriver à faire abstraction du bruit alentours" et puis aussi "les gens zen ne se laissent pas accaparer par des futilités telles que des téléphones qui sonnent". (Prémonition?).
Moui. certes. J'ai trop d'espoir dans l'humanité des hommes d'affaires.
Toujours est-il que ma voisine parle doucement et calmement au téléphone. C'est un téléphone professionnel, quelque chose avec de l'isolation phonique de fenêtre d'un batiment. J'apprends des choses intéressantes tout en étant absorbée dans mes révisions.
Ma voisine raccroche, appelle quelqu'un d'autre pour la suite de ses histoires d'isolation de fenêtres. Toujours discrètement.
A l'autre bout du train, il y a une dame avec un fort accent du sud qui parle dans un allemand très approximatif au téléphone. Je l'entends jusqu'à mon siège. J'essaye de déterminer si elle parle grec à la base ou non.
Un peu plus près, deux personnes discutent en riant un peu.
2/3 du voyage passent.
L'homme d'affaires pseudo-zen sort de sa méditation, et sans jamais regarder ma voisine, sans jamais laisser percer son agacement potentiel, range ses boules quies, et sort des feuilles à lire.
Je finis mes révisions et me plonge dans l'obscurité tiède et agréable de mes paupières et pensées.
J'écoute la voix de ma voisine, qui me berce dans un semi-sommeil.
Quelques km plus loin, elle finit son téléphone.
A ce moment là, le type d'en face lui dit (avec un fort accent anglo-saxon) "je peux vous poser une question?"... "ça ne vous dérange pas que tout le monde entende votre conversation professionnelle?"
Elle: "euh... non?!".
Lui: " Parce que moi ça me dérange d'entendre votre conversation. Je trouve que c'est un manque de respect envers les autres usagers". "Moi aussi j'ai des coups de fils à faire, mais je ne les fais pas dans le train. Je ne veux pas que les autres usagers entendent ce que j'ai à dire".
(etc. etc. je ne me souviens pas de tout ce qu'il a dit).
Moi, j'ai pensé très fort à ce moment là que ce n'était pas son problème si la dame exposait sa conversation à tous les passagers alentours. Au final c'est un choix personnel. D'autant plus que là cela parlait juste de fenêtres et d'isolation sonore.
Le type se tait et se replonge dans la lecture de son texte (ou fait semblant du moins). Il a les mains qui tremblent. Je le vois. L'air est devenu tendu.
La dame me regarde, ahurie, totalement ébahie. Je lui souris et lui dis que moi cela ne me dérangeait pas qu'elle téléphone. Qu'elle ne parlait pas très fort et que je fais aussi pareil parfois. Elle me dit qu'elle ne comprend pas trop sa réaction, et que c'était le seul moment où elle pouvait faire ces téléphones tranquillement.
Pas de réaction du type. Pas même un regard.
Pendant les quelques km restants du voyage, je m'interroge tout en regardant discrètement le type.
Pourquoi il n'a pas dit quelque chose plus tôt? Pourquoi il n'a pas montré de signes d'agacement? pourquoi il n'a pas changé de place alors? pourquoi il ne va pas en 1ère classe où il y a des wagons "silence" où il est interdit de faire le moindre bruit (interdit de respirer?)? Pourquoi il est venu dans ce wagon-ci, qui était le wagon "familles" s'il veut zéro bruit? Il y a toujours un risque de se retrouver avec un bébé braillant et des petits enfants vivants pendant tout le trajet. Pourquoi il s'est énervé comme ça d'un coup contre la dame?
On arrive à destination. Le type se lève et se dirige vers la sortie.
Je souris à ma voisine et on discute un peu. Je secoue la tête de gauche à droite d'un air un peu désolé. Le type qui était presque déjà aux portes du train se retourne, me voit et revient vers nous. Moui.
Il me regarde et me dit "je trouve inadmissible que vous preniez sa défense, c'est ridicule".
Moui. moui.
Je commence à lui demander pourquoi il n'est pas allé s'installer ailleurs si cela le dérangeait.
Il reprend ses arguments en anglais. Pas de bol coco. Moi aussi je parle anglais. Tout le monde nous regarde, et je suis nulle en arguments.
Il continue à dire que c'est ridicule que je sois de l'avis de la dame, et que je suis imbecile, ou un truc du genre. Moui. Charmant.
Je lui dis que si j'avais eu une conversation avec ma voisine on aurait aussi fait du bruit. Ou s'il y avait eu des enfants aussi. Il me dit que ce n'est pas pareil (ah bon?). Il répète que c'est ridicule que je sois de l'avis de la dame et que je la défende. Qu'il a attendu quand même la moitié du voyage avant de dire quelque chose tout de même et patati et patata. Il repart en rajoutant que c'est ridicule (on avait compris).
Je suis rouge cramoisie et tremblante d'adrenaline. Tout le monde me regarde. Personne ne dit rien (bienvenue en Helvétie).
Je m'enfiche. Je souhaite une très belle journée à la dame (qui me remercie de mon soutien), je lui fais un grand sourire en prime et sors du train.
Je m'enfiche que tout le monde me regarde car je ne suis pas restée silencieuse. J'ai osé donner mon avis, malgré ma capacité limitée à argumenter, j'ai osé. Je n'ai pas laissé passer ses remarques désobligeantes, et de mon point de vue totalement hors-contexte et intolérantes.
Franchement.
Je prends le train quotidiennement. J'en vois des vertes et des pas mures. Il y a toujours des gens au téléphone, et c'est la 1ère fois que j'entends une réaction pareille. Parfois il y a des banquiers avec des voix tonitruantes qui parlent de bourse pendant tout le voyage. Il y a des ruptures par téléphone. Des retrouvailles. Des listes de commissions. Des comptes-rendus de la nuit et du one-night stand. Des prises de rdv chez le médecin. Une maman qui discute des problèmes de son enfant à l'école avec une amie au bout du fil. Il y a toute une vie au téléphone. Et la personne qui discute se rend bien compte que la moitié du wagon l'entend et l'écoute (forcément).
Il y a des voix qui portent loin, d'autres non. Il y a des éclats de voix et des téléphones très calmes.
Alors voilà.
Le monsieur a exprimé son point de vue à la dame. Elle a exprimé le sien. J'ai exprimé le mien. Chacun son point de vue.
Mais franchement, un peu de tolérance et de respect, c'est la moindre des choses.
Comme tous les matins à cette heure là, les trains sont bien emplis, de pendulaires, hommes et femmes d'affaires pour la plupart. Cadres, PDG, banquiers et co. Mis sur leur 31. Prets à attaquer une semaine enfermée dans un bureau urbain.
Le matin, les trains sont très calmes. Il y a quelques conversations éparses, quelques coups de fils. Pas d'éclats de rire. Pas d'éclats de voix. Pas de débordement. Cela doit être une convention informelle entre la majorité des voyageurs.
Il y a les gens qui dorment (comme moi en général). Ceux qui lisent des feuilles. Ou regardent leurs emails. Ceux qui travaillent. Ceux qui écoutent de la musique. Ceux qui petit-déjeunent. Ceux qui parlent au téléphone.
Cette histoire concerne une conversation téléphonique et de l'intolérance notable.
Ce matin, je me suis faite agressée verbalement parce que j'ai "osé" prendre parti pour ma voisine de siège. Moui.
Je m'explique.
En face de moi, deux hommes. A côté de moi, une femme, gribouillant des notes sur un petit calepin, en espagnol (oui, j'avoue, j'avoue j'ai regardé si je pouvais lire ce qu'elle écrivait).
Un des hommes était habillé en homme d'affaire zen (i.e. habits en lin, crâne rasé comme un buddha). Dès le départ du train, il sort des boules quies, les insère dans ses oreilles, ferme les yeux, se met bien droit contre son dossier et joint l'index et le pouce en position de méditation.
Je me suis dite à ce moment là, "tiens, voilà quelque chose d'intéressant. S'il fait cela tous les matins, il doit bien commencer ses journées de manière zen et détendue".
Je me plonge dans des révisions de dernière minute.
Quelques km plus tard le téléphone de ma voisine sonne. Discrètement. Je lève la tête. Pas de réaction de la part de Monsieur affaires-zen. Ma voisine a un peu de peine à mettre la main sur son téléphone et il sonne plusieurs fois.
J'ai pensé "ça va surement le déranger dans sa méditation" et 2 secondes après "oh, et puis, s'il décide de méditer dans le train, il doit surement arriver à faire abstraction du bruit alentours" et puis aussi "les gens zen ne se laissent pas accaparer par des futilités telles que des téléphones qui sonnent". (Prémonition?).
Moui. certes. J'ai trop d'espoir dans l'humanité des hommes d'affaires.
Toujours est-il que ma voisine parle doucement et calmement au téléphone. C'est un téléphone professionnel, quelque chose avec de l'isolation phonique de fenêtre d'un batiment. J'apprends des choses intéressantes tout en étant absorbée dans mes révisions.
Ma voisine raccroche, appelle quelqu'un d'autre pour la suite de ses histoires d'isolation de fenêtres. Toujours discrètement.
A l'autre bout du train, il y a une dame avec un fort accent du sud qui parle dans un allemand très approximatif au téléphone. Je l'entends jusqu'à mon siège. J'essaye de déterminer si elle parle grec à la base ou non.
Un peu plus près, deux personnes discutent en riant un peu.
2/3 du voyage passent.
L'homme d'affaires pseudo-zen sort de sa méditation, et sans jamais regarder ma voisine, sans jamais laisser percer son agacement potentiel, range ses boules quies, et sort des feuilles à lire.
Je finis mes révisions et me plonge dans l'obscurité tiède et agréable de mes paupières et pensées.
J'écoute la voix de ma voisine, qui me berce dans un semi-sommeil.
Quelques km plus loin, elle finit son téléphone.
A ce moment là, le type d'en face lui dit (avec un fort accent anglo-saxon) "je peux vous poser une question?"... "ça ne vous dérange pas que tout le monde entende votre conversation professionnelle?"
Elle: "euh... non?!".
Lui: " Parce que moi ça me dérange d'entendre votre conversation. Je trouve que c'est un manque de respect envers les autres usagers". "Moi aussi j'ai des coups de fils à faire, mais je ne les fais pas dans le train. Je ne veux pas que les autres usagers entendent ce que j'ai à dire".
(etc. etc. je ne me souviens pas de tout ce qu'il a dit).
Moi, j'ai pensé très fort à ce moment là que ce n'était pas son problème si la dame exposait sa conversation à tous les passagers alentours. Au final c'est un choix personnel. D'autant plus que là cela parlait juste de fenêtres et d'isolation sonore.
Le type se tait et se replonge dans la lecture de son texte (ou fait semblant du moins). Il a les mains qui tremblent. Je le vois. L'air est devenu tendu.
La dame me regarde, ahurie, totalement ébahie. Je lui souris et lui dis que moi cela ne me dérangeait pas qu'elle téléphone. Qu'elle ne parlait pas très fort et que je fais aussi pareil parfois. Elle me dit qu'elle ne comprend pas trop sa réaction, et que c'était le seul moment où elle pouvait faire ces téléphones tranquillement.
Pas de réaction du type. Pas même un regard.
Pendant les quelques km restants du voyage, je m'interroge tout en regardant discrètement le type.
Pourquoi il n'a pas dit quelque chose plus tôt? Pourquoi il n'a pas montré de signes d'agacement? pourquoi il n'a pas changé de place alors? pourquoi il ne va pas en 1ère classe où il y a des wagons "silence" où il est interdit de faire le moindre bruit (interdit de respirer?)? Pourquoi il est venu dans ce wagon-ci, qui était le wagon "familles" s'il veut zéro bruit? Il y a toujours un risque de se retrouver avec un bébé braillant et des petits enfants vivants pendant tout le trajet. Pourquoi il s'est énervé comme ça d'un coup contre la dame?
On arrive à destination. Le type se lève et se dirige vers la sortie.
Je souris à ma voisine et on discute un peu. Je secoue la tête de gauche à droite d'un air un peu désolé. Le type qui était presque déjà aux portes du train se retourne, me voit et revient vers nous. Moui.
Il me regarde et me dit "je trouve inadmissible que vous preniez sa défense, c'est ridicule".
Moui. moui.
Je commence à lui demander pourquoi il n'est pas allé s'installer ailleurs si cela le dérangeait.
Il reprend ses arguments en anglais. Pas de bol coco. Moi aussi je parle anglais. Tout le monde nous regarde, et je suis nulle en arguments.
Il continue à dire que c'est ridicule que je sois de l'avis de la dame, et que je suis imbecile, ou un truc du genre. Moui. Charmant.
Je lui dis que si j'avais eu une conversation avec ma voisine on aurait aussi fait du bruit. Ou s'il y avait eu des enfants aussi. Il me dit que ce n'est pas pareil (ah bon?). Il répète que c'est ridicule que je sois de l'avis de la dame et que je la défende. Qu'il a attendu quand même la moitié du voyage avant de dire quelque chose tout de même et patati et patata. Il repart en rajoutant que c'est ridicule (on avait compris).
Je suis rouge cramoisie et tremblante d'adrenaline. Tout le monde me regarde. Personne ne dit rien (bienvenue en Helvétie).
Je m'enfiche. Je souhaite une très belle journée à la dame (qui me remercie de mon soutien), je lui fais un grand sourire en prime et sors du train.
Je m'enfiche que tout le monde me regarde car je ne suis pas restée silencieuse. J'ai osé donner mon avis, malgré ma capacité limitée à argumenter, j'ai osé. Je n'ai pas laissé passer ses remarques désobligeantes, et de mon point de vue totalement hors-contexte et intolérantes.
Franchement.
Je prends le train quotidiennement. J'en vois des vertes et des pas mures. Il y a toujours des gens au téléphone, et c'est la 1ère fois que j'entends une réaction pareille. Parfois il y a des banquiers avec des voix tonitruantes qui parlent de bourse pendant tout le voyage. Il y a des ruptures par téléphone. Des retrouvailles. Des listes de commissions. Des comptes-rendus de la nuit et du one-night stand. Des prises de rdv chez le médecin. Une maman qui discute des problèmes de son enfant à l'école avec une amie au bout du fil. Il y a toute une vie au téléphone. Et la personne qui discute se rend bien compte que la moitié du wagon l'entend et l'écoute (forcément).
Il y a des voix qui portent loin, d'autres non. Il y a des éclats de voix et des téléphones très calmes.
Alors voilà.
Le monsieur a exprimé son point de vue à la dame. Elle a exprimé le sien. J'ai exprimé le mien. Chacun son point de vue.
Mais franchement, un peu de tolérance et de respect, c'est la moindre des choses.

